| 09 juillet 2017
« Au delà de nos horizons » Roland Jourdain au TedX Rennes

« J’aimerais que nous partions en voyage ensemble. Et pour cela je vous demande de fermer les yeux. Imaginez l’été, une plage Bretonne calme dans une lumière de fin de journée. Vous êtes assis sur le sable face à la mer, l’air est doux, et devant vous, au loin, se découpe la ligne d’horizon. Plus vous l’observez, plus elle vous fascine. Je vous invite à partir ensemble au-delà de la ligne d’horizon…

« Cette image, elle est gravée en moi depuis l’adolescence. Un souvenir de jeune moniteur de voile fasciné par cette ligne légèrement courbe qui me promettait des trésors. Et le besoin inexplicable d’aller voir au-delà est devenu une obsession.

Rien ne m’y prédispose, si ce n’est le goût de la Nature et des grands espaces. Mais le Jourdain est plutôt terrien, mes loisirs d’enfance en famille sont la pêche, la cueillette, la chasse ou la balade.

J’ai 14 ans lors de la première édition de la Route du Rhum, quand Mike Birch sur son petit trimaran jaune arrache pour une poignée de secondes la victoire à Michel Malinovski. Alain Colas ne reviendra pas, cette course rentre dans la légende et ouvre un peu plus les portes de la popularité à la course au large.

Cette même année 1978 voit l’Amoco Cadiz venir vomir sa cargaison sur nos côtes. Comme pour beaucoup c’est mon premier choc pétrolier. Nous sommes bientôt 4 milliards d’habitants sur la planète.

La planche à voile, la célèbre windsurf, est arrivée des USA. Sa simplicité apporte des sensations de glisse et de liberté et  permet de se sentir le roi de la baie – le roi du monde.

A l’école de voile du Cap Coz je découvre un écosystème merveilleux. On y trouve des passionnés en tout genre :Technique, pédagogie, performance… fiesta, j’apprends le vivre ensemble en fait !

rapidement la compétition me prend aux tripes, sans déceler si c’est un but ou un moyen d’aller plus loin, ou mon ego qui a soif de reconnaissance…

Tout s’accélère, pour ne laisser qu’un désir : le grand large.

« J’ai 17 ans quand je me lance dans l’aventure : faire la mini transat, une course en solitaire sur des bateaux de 6,50 m, qui relie l’Angleterre à l’époque aux Antilles.

Je pars de rien. Ni bateau, ni argent, et pas vraiment d’expérience. Mais j’ai un rêve et pas le moindre doute sur la réussite de l’opération. Je me donne deux ans.

Je vais vivre alors ce qui peut s’appeler les fondations du métier de coureur au large. Chercher, douter, m’accrocher et Trouver :

  •  un bateau
  • Une équipe (des amis formidables !)
  • Un sponsor

Gagner des courses… Et revenir la queue entre les jambes ! Car ça ne se passe jamais comme prévu.

Eh oui, j’ai fait naufrage dans du gros temps. Au détour d’une vague je rencontre ce qu’on nomme aujourd’hui un OFNI, objet flottant non identifié . La situation à ce moment-là est assez délicate, je vous avoue même une bonne montée d’angoisse, et une première chose improbable va me sauver dans cette nuit noire sur mon petit bateau à moitié coulé. Il est trois heures du matin, on est samedi et je vois ma tribu de copains au même instant dans notre boîte de nuit favorite… Et là, je me dis non, ce n’est pas possible de mourir ici tout seul.

Comme quoi, ça sert d’avoir des amis même quand ils sont absents…

Je serai récupéré par un cargo qui m’amène en Espagne. Me voilà de retour à la maison, la queue entre les jambes, au fond du trou mais plus décidé que jamais à refranchir l’horizon.

Et tout ça Au cœur du plus beau terrain de jeu imaginable, la Nature. Les surfs interminables dans la grande houle du Sud, les lumières uniques, les semaines en mer dans un autre espace-temps. Le plus beau métier du monde, Je l’ai trouvé !

« A 19 ans je vais avoir la chance de découvrir la construction des bateaux de course au large en matériaux composites. Petite Pause technique : qu’est-ce qu’un matériau composite ??? C’est un assemblage d’au moins deux composants dont les propriétés se complètent. Comme Le béton par exemple. Mais bon pour les bateaux de course c’est pas top, on utilise le mariage de la fibre de carbone avec de la résine, pour imprégner ce « tissu «, et une fois sec ce mélange donne un matériau extrêmement léger et résistant.

Dans ce coin de la baie de Concarneau qui sera surnommé plus tard « la vallée des fous » se côtoient d’incroyables énergies et talents. Construction de bateaux et courses s’enchaînent. Dans cette tribu nous vivons bateau, mangeons bateau, dormons bateau. On construit, on teste, on casse, on répare. Les idées fourmillent, et sur une, deux ou trois coques, la ligne d’horizon se rapproche…

Je deviens donc stratifieur, statut qui sonne mieux pour mon père que celui de futur « clochard des mers » dont j’étais affublé depuis quelque temps…

En 85 a lieu la première course autour de l’Europe. Ah oui, l’Europe de Jacques Delors. Les primes de courses sont en Ecu, pas encore en euros. Je fais mon Erasmus en fait !

Lors d’une escale en Belgique, le destin est encore au rdv : j’embarque sur le bateau d’Eric Tabarly pour le tour du monde en équipage, un rêve pour tout moussaillon comme moi.

18 équipiers sur un bateau de plus de 24 m,  face au gotha de la voile mondiale. La promiscuité et ses odeurs de chaussettes sales, la chorégraphie des manœuvres, l’humidité qui appelle l’humilité, tout a un parfum d’immensité, c’est énorme.

Et tout ça Au cœur du plus beau terrain de jeu imaginable, la Nature. Les surfs interminables dans la grande houle du Sud, les lumières uniques, les semaines en mer dans un autre espace-temps. Le plus beau métier du monde, Je l’ai trouvé !

« La première escale est Cape Town en Afrique du Sud. Là-bas je découvre l’Apartheid, une situation qui semble être figée pour l’éternité m’explique-t-on, moi qui à 21 ans n’a encore rien vécu.

En 89, 4 ans plus tard, je vais vivre une autre expérience incroyable sur cette même course. Engagé sur le seul bateau soviétique ayant jamais couru à l’ouest avec à bord des moldaves, des ukrainiens, des russes, des georgiens, etc. En course au milieu de l’atlantique sud, nous allons vivre ensemble la chute du mur de Berlin. Un monde s’écroule pour mes coéquipiers alors que pour moi, du haut de mes 25 ans, il s’ouvre jour après jour. Quel décalage !

Dans l’instant, tout cela me glisse plutôt sur le ciré et mon but est de gagner des courses, d’aller toujours plus vite derrière l’horizon sans autre questionnement.

Nous sommes environ 5 milliards et demi d’habitants sur Terre en ce dimanche d’avril 1994 où nous gagnons avec J Le Cam  la Transat Ag2r… Et Nelson Mandela est élu président de la république le même jour !

Magnifique coïncidence! Ce souvenir m’éclaire souvent : Toutes les croyances peuvent donc être bouleversées, Ce qu’on croit gravé dans le marbre pour l’éternité ne l’est jamais.

J’ai 36 ans quand je prends le départ de mon premier Vendée Globe en 2000,

J’arrive au Cap Horn, après deux mois de mer en solitaire, quand lors d’une manœuvre, j’entends derrière moi une sirène … et là je crois halluciner, à côté de moi un paquebot, et me voilà au milieu des caméscopes et des appareils photos de touristes en balade. Mais… Il ne manque que les cabanes à frites ici !… Mais où faudra-t-il aller pour être peinard…

Le Grand Large est encore un endroit où on ressent le besoin de demander la permission de passer, et que l’on remercie en partant. Pourquoi oublie-t-on cela à terre ?

 » La course au large est très paradoxale, entre Neanderthal et l humain 2.0 Vivre dans une tanière humide, secoué dans tous les sens, dormir et se nourrir pour alimenter les neurones, afin de maîtriser la pointe de l’électronique et de l’informatique modernes. Pour tenter d’imiter pâlement la performance du dauphin ou la perfection du vol de l’albatros…

Progressivement mon horizon va s’obscurcir. Il s’est confondu peu à peu avec une ligne d’arrivée. Mais au gré de la rencontre des plastiques en mer, de l’augmentation du trafic maritime l’océan m’apparaît de plus en plus comme un grand tapis sous lequel on cache la poussière..

Le Grand Large est encore un endroit où on ressent le besoin de demander la permission de passer, et que l’on remercie en partant. Pourquoi oublie-t-on cela à terre ?

Je fais le grand ecart, mes fondations s’effritent… Bien que je sois un marin qui navigue poussé par le vent, attentif à l’énergie et à la consommation du bord, jamais je ne m’étais vraiment posé la question de l’impact de mon activité sur l’environnement.

Notre planète est un bateau sur lequel l’équipage augmente et les ressources dans les cales diminuent… Il faut s’adapter !!! Ne plus faire contre mais Avec la Nature !!!

Voilà ce qui commence à boucher  mon horizon, bon sang mais c’est bien sûr : à quoi sert d’aller plus vite si c’est pour aller dans le mur ? J’ai besoin de redonner du sens… avant la panne d’essence !

« Par où commencer ? Par ce qu’on connaît… les matériaux, nos composites si performants sont issus du pétrole ! Alors que La Nature sait faire tenir debout des structures incroyables, on y trouve des méthodes de collage dingues… Caramba, essayons ! C’est ainsi qu’a commencé avec mon équipe l’aventure de nos travaux sur les bio-matériaux. Allier les talents de la Nature et nos connaissances.

On s’est lancé en créant notre bureau d’études et de réalisations Kairos dans ce domaine. Fibres et résines d’origine végétale, mixez le tout et vous obtiendrez les plastiques de demain, recyclables et biodégradables.

Dans notre Bretagne par exemple le lin et le chanvre ont fait les voiles et les cordages de milliers de bateaux, la prospérité d’un territoire. je suis sûr que demain avec nos technologies nous saurons les marier avec les colles obtenues grâce aux algues ! Autonomes en plastique propre !!

Et puis, l’équipage augmente, nous sommes aujourd’hui 7,5  milliards, alors on a peur de l’inconnu, de l’autre, de l’avenir.

Mais pourtant il n’y a jamais eu autant d’ouvertures et de possibles. Si chacun modifie un peu son regard, apparaissent des gens formidables qui construisent le monde de demain.

Quand minots on  rêvait du large, on s’imaginait pas que des centaines de milliers de personnes se déplaceraient pour nos départs de course…

« Alors on a aussi créé Explore, un fonds de dotation  pour contribuer à concilier le progrès social et économique avec la préservation de l’Environnement.

Nous rassemblons une communauté d’’hommes et de femmes, les Nouveaux Explorateurs qui ont la même vision que nous. Des éclaireurs qui parcourent le monde pour innover et sensibiliser.

Nous leur permettons de tester leur innovations, de préparer leurs expéditions dans notre base à Concarneau. Nous mettons à disposition des espaces et nos compétences en matière technique et gestion de projet.

Ils nous aident à sensibiliser nos mécènes et leurs collaborateurs qui viennent régulièrement s’immerger dans notre base pour y trouver l’inspiration.

Les Nouveaux Explorateurs vont aussi dans les écoles où ils partagent leur gout de l’aventure et leurs découvertes .Ils montrent aux élèves qu’avec de la passion chacun peut inventer son métier !

Et puisque la planète est devenue ce village-monde interconnecté nous avons créé la plateforme weExplore qui est un lieu virtuel d’échange, de mise en valeur et de soutien aux Nouveaux Explorateurs.

A la base Explore vous croiserez par exemple l’équipe de Corentin de Chatelperron qui explore le monde de l’innovation frugale par les lowtechs, contre-pied au high tech. Comment répondre aux besoins de base du plus grand nombre par des systèmes simples. L’imprimante 3D pour construire son éolienne low cost peut côtoyer les vers de farine élevés pour leurs protéines ou le réchaud à très faible consommation fait de boîtes de conserve.

« Vous y croiserez aussi Ghislain et Manue Bardout qui sont un peu les Cousteau des temps modernes avec leurs expéditions Under The Pole qui par leurs plongées profondes ramènent des moissons scientifiques et des images incroyables sous les jupes de la banquise, un monde qu’on ne connaît pas alors qu’il est en train de fondre.

Et vous y croiserez tous les autres projets,  leurs équipes. Une bande de jeunes avec les mêmes étoiles dans les yeux, pleines de rêves et d’envies. Ces mêmes étoiles que l’on avait à l’époque où on nous prenait pour des fous dans la vallée… Et c’est marrant parce qu’ils y recréent le même écosystème qui a nourri ma jeunesse.

Quand minots on  rêvait du large, on s’imaginait pas que des centaines de milliers de personnes se déplaceraient pour nos départs de course…

Alors je rêve maintenant que ce soient ces Nouveaux Explorateurs qui inspirent le public. Par leur passion et leur authenticité. Par leurs quêtes de connaissances et de solutions pour construire ce nouveau monde où l’homme et la Nature ont toute leur place.

Pour conclure, qu’ai-je appris derrière ma ligne d’horizon ? On n’est jamais plus fort que la Nature, il faut composer avec elle Tout seul on n’est pas grand-chose sans l’intelligence des autres. Rien n’est jamais figé, tout peut changer à tout moment. Mais j’ai appris aussi que modifier l’angle de notre regard nous fait changer nos actes. Vous êtes présents ici au TEDx, vous avez la curiosité et l’envie de changer les choses. Bravo ou tant pis pour vous, mais vous êtes DEJA des Explor’acteurs… Alors rejoignez nous pour surfer ce nouvel horizon et applaudissez vous !! « 

Site web de TEDx Rennes
À propos de l'auteur
Emmanuel Poisson-Quinton
Coordination de projets Explore